le conte, parole publique ?

Réfugiésau KarabakhLorsque j’allume la radio, j’entends les journalistes, les politologues, les historiens, les sociologues… Les conteurs ? Presque jamais ou seulement dans des programmes artistiques, ou littéraires.
Du coup, je me demande si la parole conteuse aurait une place, aujourd’hui, au milieu des autres voix ? Les conteurs n’ont-ils rien à dire sur ce qu’il se passe ? Appartiennent-ils au passé, et aux loisirs seulement ?

La première idée est que les conteurs racontent des récits de vie actuellement. Ils rapportent ce que les gens vivent, dans notre monde, les réfugiés, les émigrés, ils prennent la parole pour dire les gestes de ceux qui, souvent, n’ont pas les mots pour le dire. Nous appartenons donc bien à notre temps. Nous faisons œuvre de collecteurs, de passeurs d’expériences, de témoins.
En dehors des récits de vie, si nous prenons les contes traditionnels, nous nous retrouvons aussitôt relégués à la cheminée, avec la pipe et le tisonnier. Dans la conscience des gens, et je le sais d’autant plus que j’ai fait un micro-trottoir assez symptomatique, les gens nous associent à quelque chose de vieux, de dépassé, et d’enfantin. Bref, quelque chose qui n’intéresse personne.

Non, avons-nous envie de dire ! Le conte est parlant ! S’il a parlé à nos ancêtres il peut nous parler à nous ! Seulement voilà, l’homme et la femme d’aujourd’hui sont-ils encore capables d’entendre des métaphores, du rêve, des paroles non explicites ? L’homme et la femme d’aujourd’hui sont-ils capables de ne pas changer de fréquence à l’annonce d’un conteur sur leur radio préférée ?

Le conteur peut être alors tenté de rendre la parole explicite, la métaphore traduite, de donner tout ensemble l’image et sa légende. Mais la pente est glissante, la planche est savonneuse… On risque de franchir une ligne rouge, et de récupérer, dans la grande lignée des manipulateurs d’opinions, une histoire pour qu’elle serve notre cause…

  • Lectures multiples

Déclinons le petit chaperon rouge…
— Version anarchiste :
Va chez la grand-mère ! Mais la petite a la bannière rouge, sur sa robe noire ! Elle n’obéit pas !

— Version féministe :
La mère, monoparentale, qui doit s’occuper seule de sa fille, ne peut pas en plus aller voir sa mère…

— Version défense des animaux
Un loup, dont l’espèce est en voie de disparition, essaie de survivre. Il faut comprendre. Pour lui, un mouton, une fille ou une grand-mère, c’est tout un.

— Version écologique
C’était à l’époque où les forêts n’avaient pas encore été tronçonnées…

— Version masculiniste :
La petite traverse la forêt, en sautillant, avec une cape rouge qui ondule ! Et après, ça s’étonne d’attirer les bêtes !

— Version culinaire :
La mère envoie du beurre à la grand-mère qui est malade, sans savoir si c’est ou non une crise de foie…

et pour finir, la — Version urbaine :
Une histoire pareille n’arriverait jamais en ville…

La tentation de la récupération est grande. Surtout quand l’actualité cogne et prend d’assaut nos sensibilités. Nous avons, presque par réflexe, envie de faire parler les contes, de les faire converger là où on le souhaite, et, sans se rendre compte, de les rendre les outils de nos propres opinions.

  • Parole conteuse

Or, c’est justement là que la parole conteuse diffère des autres. Selon moi, elle n’est pas faite pour être efficace à court terme. Elle n’est pas explicite. Elle n’est pas explicative non plus. Elle se dit à des gens qui sont renversés dans des sièges plutôt qu’à des coureurs sur la ligne de départ. Elle va nous chercher dans notre disponibilité, plutôt que dans notre mobilisation.

Dans l’alambic des vieilles paroles, auprès de celui-là qui se roule une cigarette, ou celle-là qui ranime le four, on prend le temps de se mettre au diapason. C’est ce temps-là qui sépare le conteur de l’expert. Nous ne savons pas. Nous écoutons le récit et à bon entendeur, salut ! Nous sommes les premiers spectateurs de notre propre parole, les premiers innocents.

Le conte demande qu’on s’incurve, plutôt qu’on se gonfle. Cette disposition particulière de s’effacer est un positionnement inédit dans le concert de diagnostics, de bilans, de certitudes qu’est la parole publique.
Si le conteur ne rajoute pas une opinion imagée aux autres opinions, mais qu’il se situe à l’écoute d’un conte qui semble en effet vibrer avec l’actualité, il permettra aux auditeurs de trouver aussi leur espace de recul.

Arbres rouges / Odilon RedonLa parole conteuse aurait sa place, ou une place à prendre, comme parole reliée au rêve, à l’espace intérieur, et à l’intelligence du coeur plutôt qu’à l’intelligence tout court.

Ensuite, sa parole ayant l’observation mûrie des phénomènes, il désigne des voies inédites, et il sait nous sortir des impasses. Quels contes aurions-nous envie de raconter aujourd’hui ? La fin du monde se rapproche, et comme dans le film Titanic, nous voyons, sans bouger, l’eau glacée se rapprocher pour nous engloutir. Quoi raconter ?

Comme d’habitude, prendre le temps quand le temps s’accélère, ralentir quand il faut se presser, se poser quand tout le monde se bouscule. C’est d’ailleurs dans les instructions les premiers gestes à faire en cas d’incendie.

Nathalie Leone


Source des images : Pfäffikersee Seegfrörni / Roland zh (cc-by-sa-3.0) — Azerbaijani refugees from Karabakh / Ilgar Jafarov (cc-by-sa-4.0) — Arbres / Odilon Redon

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Un commentaire sur “le conte, parole publique ?
  1. Nathalie Leone dit :

    Je vais écrire une suite…

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