le conte comme artisanat

Si je voulais résumer la ligne de ma vie jusqu’à présent, un mot me vient aux lèvres : en artisan. J’ai vécu et je vis en artisan. Cette notion est un socle qui me soutient.

pass_st_bernardJ’avais un oncle antiquaire, et j’ai eu la chance, à vingt-cinq ans, de bénéficier d’un établi dans une de ses ébénisteries. Je travaillais au milieu de l’atelier, entre deux ébénistes très différents.
L’un était l’homme à tout faire, qui acceptait de combler les trous d’objets de toutes sortes avec de la résine plastique. L’autre, c’était un compagnon du devoir. Il savait reconnaître une essence d’arbre rien qu’en touchant la surface du bois.

  • l’amour du beau métier

J’ai passionnément aimé le regarder travailler. Je voyais à la fois la précision de son œil, ses gestes de félin, son attention entièrement absorbée par son ouvrage. C’est là que j’ai compris que, quand on travaille avec autant de concentration, on ne se fatigue pas. Plus on est efficace et moins on se fatigue. Parce qu’on se nourrit de ce qu’on nourrit. Cet ébéniste humait le bois en le travaillant, il caressait les surface polies de merisier, d’ébène ou même de pin, avec une volupté qui lui faisait battre imperceptiblement des cils. Sa façon d’enduire les plateaux de cire, avec un mouvement tournant, donnait l’impression qu’il dansait. Et il disait : « rien n’est plus difficile qu’un rempli ciré, il faut avoir un geste parfait, être régulier, ne jamais s’arrêter. » Mais quand on le voyait faire, on se disait « rien ne doit être plus délicieux que de faire un rempli ciré » et j’aurais quitté avec joie mon ouvrage pour me fondre dans un rempli ciré, si seulement il me l’avait laissé espérer.

  • l’écoute

Par la suite, j’ai tiré de ces observations une profonde vénération pour l’artisan véritable. Et je m’applique, dans ce que je fais, à en devenir un.
Il m’a d’abord enseigné à écouter le bois. Il ne peut pas traiter de la même façon un chêne, un poirier, ou un érable. La première étape de l’artisan est celle de l’écoute. Et cette écoute, pour un conteur, est essentielle, abyssale, elle est à elle toute seule l’exploration majeure. Que dit l’histoire ? Quels souvenirs suscite-t-elle en moi ? D’où vient cette voix ? Par quels motifs passe-t-elle ? Et aussitôt, de laisser faire le jeu des échos, des miroirs, des contes voisins, des motifs proches, toute une chambre de résonance que le conteur savoure…

  • les outils

La seconde étape de l’artisan est de se mettre à l’ouvrage, avec les outils appropriés.
Quels sont les outils du conteur, lui qui ne peut graver dans la matière quelque chose de concret ? De multiples, que chacun, dans sa besace a soin d’aiguiser. L’un va être particulièrement attentif à tout ce qui se passe autour de lui, va développer sa « présence au monde », l’autre va étudier l’ethnologie, l’anthropologie, la science de l’homme, pour déceler dans les contes d’anciens rites, et d’anciens liens au monde invisible, un autre va chercher dans les autres arts d’une civilisation de quoi nourrir son imaginaire… Les outils du conteur sont très divers, à chacun de les définir.

  • l’intention

ebenistLa troisième étape sera de se mettre à l’ouvrage, dans le respect du meuble à venir, et de la matière du bois. A tout moment l’ébéniste peut être surpris par une veine imprévue, une poche de résine, ou même une erreur de sa gouge. Il invente, pas à pas. Cette délicatesse, cette intention douce, cette ténacité qui ne tient pas compte des heures, cette façon d’être absorbé par son sujet, tout cela participe de ce bonheur artisanal. Cela se perçoit à une certaine irradiation du visage, pendant que l’artisan travaille, même si, à la fin de sa journée, il n’a accompli que le pli d’un drapé d’un personnage secondaire d’une frise située derrière le meuble.

C’est peut-être ce qui m’a touchée le plus, dans le voisinage d’un artisan véritable. Le sentiment qu’il s’était dissous dans le temps et que le projet fixé –- qui était pourtant très défini — ne comptait plus. Que seul comptait le chemin. Il avait d’ailleurs un petit air éberlué, vaguement déçu, lorsque c’était fini.

  • la matière des contes

NL_artisanNous, les conteurs, qui avançons dans une matière si féconde, nous pouvons aussi nous « abîmer » dans l’émerveillement de ces récits. Aussi simples soient-ils, leur chambre d’écho est vaste. C’est la mélodie d’un flûtiau, mais qui s’est tant répercutée dans les cavernes du temps qu’elle arrive jusqu’à nous avec la puissance d’un orchestre. Cette mélodie s’est enrichie de tant de voix, que c’est un concert posthume vivant et sonore auquel nous assistons.

L’ébéniste du passage Saint-Bernard a marqué mon existence de son travail de fourmi. Il m’a promis à la voie artisanale, quelles que soient les réalisations que je pourrai faire. J’ai du mal à parler « d’art », comme, en tant qu’épouse, j’avais du mal à dire « mon mari ». Je préfère parler « d’artisanat », comme j’ai toujours préféré dire « mon compagnon ».

Nathalie Leone

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Source des images : Passage Saint-Bernard / Habit d’ébéniste / DR

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Un commentaire sur “le conte comme artisanat
  1. huppegalante dit :

    En écho au texte de Nathalie Leone sur l’artisanat du conteur, un lien vers le beau film de Pierre Schumacher :
    De mémoire de meubles (restaurateur de meubles d’art) qui a été réalisé en 2007 dans le cadre de la conservation et la transmission des savoir-faire traditionnels.
    http://metiers.webtv.afpa.fr/tfs/accueil/1532/res:Restaurateur-trice-de-meubles-d-art

    On y entend un restaurateur de mobilier dire : « rester humble devant le meuble parce qu’il ne nous appartient pas, c’est pas nous qui l’avons fait ; nous, on est juste là pour le remettre en état, c’est tout ».

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