chercher son clown, avec Philippe Hottier

Travailler le clown avec Philippe Hottier. Voilà une expérience forte, qui vous retourne de haut en bas. Il met le doigt immédiatement sur le sens intrinsèque de l’art du clown : repérer en soi une manifestation de l’ego, la mettre à distance et « se prendre les pieds dedans », s’amuser avec…

ph_hottierLa vie d’un artiste est souvent faite de rencontres, d’où un parcours et des créations actuelles qui s’éclairent quand on regarde qui a croisé son chemin.

Acteur et metteur en scène, Philippe Hottier a travaillé avec Ariane Mnouchkine et le Théâtre du Soleil. Sa démarche de formation d’acteurs est éprouvée et singulière. L’exploration du jeu théâtral par le biais du clown en est une donnée essentielle à laquelle j’ai été moi-même confrontée.

  • les émotions, décalées

J’ai travaillé le clown de façon très ponctuelle (un stage) avec Philippe Hottier. Voilà une expérience forte, qui vous retourne de haut en bas. Il met le doigt immédiatement sur le sens intrinsèque de l’art du clown : repérer en soi une manifestation de l’ego, la mettre à distance et « se prendre les pieds dedans », s’amuser avec.
Nous sommes donc dans un champ très intérieur intérieur, un chant intérieur, très impliquant. Il ne s’ agissait pas de s’appuyer sur des « personnages », mais sur nous-mêmes.

Les séances commençaient par une méditation. Puis s’ensuivaient des exercices afin de cerner mieux notre psyché… et ses mécanismes, sa tournure particulière, car c’était de là que notre clown pouvait se révéler et s’épanouir.

Je peux donner un exemple dont je me souviens :
Il y avait parmi nous une femme qui était assez sensible aux questions de genre, et qui voyait sans cesse, dans la société, des exemples où la femme était rabaissée et dévalorisée…
Elle a fait à un moment cette improvisation : elle était une militante féministe dans une manifestation, et elle avait fabriqué une énorme banderole tenue par des cordes. À un moment, elle s’est retrouvée complètement ligotée dedans, jusqu’à ne plus pouvoir bouger un membre. Soudain, elle a arrêté de gigoter, elle s’est rendue compte de la situation, et elle a crié : « Que personne ne vienne m’aider ! ».

J’avais à l’époque — j’ai changé depuis, naturellement ! — un certain besoin d’attirer l’amour des autres. Je me rappelle le plaisir ressenti à mettre cette tendance en scène. J’étais entrée sur le plateau avec un personnage en décolleté plongeant, j’avais regardé le public, et je lui avais dit, d’un ton de supplication tremblante : « Mais arrêtez de m’aimer ! » .

Le clown, de la façon dont l’abordait Philippe Hottier, devait nous décoller de nos mécanismes égotiques et nous permettre de « montrer » leur décalage, leurs modes « fous et inappropriés ». Tant qu’on colle encore à ces modes et qu’on ne parvient pas à les dessiner dans un personnage en situation, cela peut être assez douloureux. Mais lorsqu’on y parvient, et qu’on met cette « folie » en scène, je crois que rien n’est plus drôle, libérateur ni jouissif…

  • nourrir l’art du conteur

Comment le clown — et le clown abordé de cette façon — peut-il nourrir l’art du conteur ?
Je dirais que l’acteur, quand il met en scène une « faille égotique humaine », peut être dans la même position que le conteur, sauf qu’il est plus impliqué corporellement et émotionnellement. Un des ressorts du clown est de pousser ces émotions décalées… Le conteur peut éventuellement, ponctuellement, suivre un personnage dans ce processus. D’autre part, le clown vit intensément chaque instant, dans son rapport à lui-même et son environnement immédiat (dont le public, ses réactions…). Là aussi, le conteur peut se nourrir de cette « présence » clownesque. Car son risque, à lui, conteur, est d’être trop préoccupé par le fil de l’histoire, l’avant et l’après, et oublier un peu le « présent » d’où il parle…
Mais il y a aussi je pense un « piège » du clown, pour le conteur. Sa pièce maîtresse reste l’histoire, c’est elle qu’il sert. Ce n’est pas la pièce maîtresse du clown . Or un clown trop présent, trop accaparant, risque de causer préjudice au récit. On va se souvenir de la présence de l’artiste, ses drôleries, et on va oublier complètement ce qu’il a raconté. Dans ce sens, le clown aura « avalé » le conteur.

Ainsi, la translation du clown au conteur est subtile, et par là, intéressante…

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  • un séminaire d’acteurs en 2010

Pour avoir un aperçu du travail actuel de Philippe Hottier, on pourra se reporter aux pages présentant le séminaire « Dall’Attore al Clown » organisé en septembre 2010 à Turin pour les acteurs de la Compagnia Tardito/Rendina.

Fondée sur « le choix d’une éthique vivante basée sur le non-jugement et la reconnaissance de la différence [la formation visait] à contribuer à l’émergence d’une meilleure compréhension de soi et de l’autre sous la forme d’une exploration de la personne humaine et de son fonctionnement. »

Retrouvez ici une série de photos d’Andrea Macchia et une vidéo (40 mn) montrant le travail réalisé avec les acteurs de la compagnie Tardito/Rendina pendant ce séminaire avec Philippe Hottier.

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